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Démarche


Dans mon travail, trois éléments ont presque toujours été présents : la terre, l’écriture et surtout le bol. Depuis de nombreuses années, loin de l’usage, le sens symbolique et poétique de cet objet universel retient toute mon attention. Ce fut l’objet de nombreuses séries «L’or de la fêlure», «Constellation du bol», «Effleurée», «Le chemin du bol » ...
 
Au fil des jours, répété comme une méditation au pinceau, mon dessin épuré du bol a donné naissance à une écriture imaginaire que j’ai nommée la Bolographie.

Comme l’écriture cunéiforme, la Bolographie n’est pas lisible au premier regard, seul mon pinceau connaît le code de cette écriture surgie dans l’atelier. Son décryptage reste ouvert à l’imagination . 

Ce travail sur le signe m’a amenée, peu à peu, à m’intéresser aux objets écrits, mais illisibles par moi, en provenance des fouilles du monde entier. En les observant, j’ai commencé à élaborer des formes archétypales, tentative de synthèse de ce que j'observais : cônes, disques, stèles, clous... sur lesquels ma graphie s’inscrit. Des références littéraires m’ont aidée à leur insuffler une dimension poétique (Roberto Juarroz , Victor Ségalen ...) . Ces œuvres ont été dessinées à la pierre noire, peintes à l'encre ou réalisées en terre cuite enfumée. 

 Depuis deux ans les séries à l'encre se sont succédé en petits et grands formats :  " Gardiens du temps " ( Stèles), et tout dernièrement " Girelles"

En parallèle, je poursuis un travail de livres d'artiste, réalisés seule ou en collaboration avec des écrivains.

 

Pourquoi les bols?

Cliquez sur l'image Pourquoi les bols? pour la voir en grand - Donaint-Bonave - Pourquoi les bols?
Parce que...
Parce que j'aime la terre qui les a façonnés
Parce que … tourner, émailler, cuire…

Parce que j'aime le raku et les haïkus.
Parce qu'ils chantent sous la main du musicien.

Parce que j'y retrouve toute la problématique de la sculpture.
Parce qu'à un vide doit répondre une courbe.
Parce qu'ils sont objets de méditation.

Parce qu'ils sont modestes.
Parce qu'ils sont dans toutes les civilisations.
Parce qu'ils sont liés à l'idée de partage et d'accueil.
Parce que j'aime les gestes qui leur sont associés.

Parce que la lumière leur tourne autour.
Parce que leurs courbes jouent avec la couleur.
Parce que leurs fêlures peuvent être recouvertes d'or.

Parce que ma peinture a besoin d'un sujet.
Parce que le sujet-bol s'efface derrière le sens,
Parce qu'il me permet de ressentir, de réfléchir sans s'imposer.

                                       AMDB 2005

Ah ! les bols...

Ah ! les bols ...

.../ "J'aime visiter les musées archéologiques, où qu'ils soient.....la visite commence toujours par des silex,qu'il s'agisse des Germains, des Coréens, des Aztèques ou des Kirghiz, chaque fois on trouve ces mêmes vitrines plus ou moins poussiéreuses, avec des fragments taillés ou des coquillages gravés, une date inconcevable étant indiquée à coté :  tant de milliers d'années avant Jésus-Christ. J'aime regarder ces fragments de pierre dans les vitrines, parce que je sais que jamais je ne les reconnaîtrais si j'en croisais sur un chemin jonché de coquillages ou un sentier recouvert de graviers et de cailloux.
 C'est encore pire pour les bols.
Après les silex et premières haches, viennent le plus souvent les bols. On se retrouve devant un bol coréen, trois mille ans avant Jésus-Christ, et je suis certain que je n'en aurais pas donné plus de vingt euros au marché aux puces d'Amsterdam. Pendant le reste de ma vie, le bol serait posé chez moi sur mon bureau jusqu'à ce qu'un spécialiste entre dans la pièce et me dise : " Sais-tu ce que tu as là ?" .                                                                                                         
 /..........   On ne peut imaginer le moment, dans quelque culture que ce soit, où le bol n'était pas encore là. Comment boire autrement ? Qui l'a inventé ? ou bien s'est-il inventé lui-même en apparaissant dans la nature ? un grand coquillage? ou une main creusée, avec laquelle on puise de l'eau dans une mare ou un ruisseau ? Quelqu'un a un jour découvert que l'on peut tailler un bol dans une grande pierre, tout comme une autre personne, dont nous ne connaîtrons jamais le nom, a modelé à l'aide de ses mains, pour la première fois, un bol avec l'argile et l'a ensuite fait sécher à la chaleur du soleil ou dans un four.
 Le premier bol, est-ce de la culture, ou commence-t-elle seulement quand les premières entailles y sont creusées? Est-ce que l'art a commencé par là ? Le bond entre le tout premier bol en argile sans décor et le suivant, qui présente quelque dessins géométriques sur le bord, n'est-il pas plus grand que celui qui part de là pour aller vers tout ce que l'on peut voir dans les prochaines salles ?
Mais restons-en pour l'instant au bol. Un creux de pierre, d'argile,d'étain, d'or, de porcelaine. Un objet fermé en bas et ouvert en haut, où l'on peut verser une boisson,sacrée ou non, curative ou non, enivrante ou non, mortelle ou non. Pas une  culture qui n'ait commencé par là. Le Graal fut le calice dans lequel le Christ but, le soir de sa mort. Socrate fut contraint de boire la ciguë. Et lors de le cérémonie du thé des bouddhistes zen, les bols, parfois vieux de plusieurs siècles, ont des noms aussi célèbres que ceux de leurs fabricants morts depuis longtemps. Dans le Pacifique, on fait passer le kava dans des bols ou dans des coques de noix de coco en signe d'amitié et de fraternisation.
L'effet que produit sur moi le bol est le même que l'impression provoquée sur Heidegger par la prochaine phase, le pichet, la cruche,objet ventru se rétrécissant un peu vers le haut et où l'on peut conserver de l'huile, de l'eau ou du vin. C'est la prochaine étape, la salle suivante.....".

Cees Nooteboom
"Culture quelle histoire ?" Le Monde, supplément d'avril 2009.